Il était une fois...
... la saison 1954
En 1954, les cartes vont être redistribuées. Le nouveau règlement technique
impose dorĂ©navant une motorisation de 2,5 litres « atmo », ou 750 cm3
compressé, même si personne ne choisira cette seconde solution. Le règlement
sportif, lui, demeure inchangé. Simplement, les épreuves se multipliant, les
pilotes auront la possibilitĂ© d’oublier leurs 5 plus mauvais rĂ©sultats,
contre 4 auparavant.
Ferrari est-elle suffisamment solide pour maintenir sa domination des deux
dernières annĂ©es ? C’est ce que croient les media italiens, mais il va
falloir subir le test de la compétition. En tout cas, la concurrence se
renforce avec l’apparition de trois nouvelles Ă©quipes, mĂŞme si en dĂ©but de
saison, aucune de leurs voitures n’est prĂŞte.
Mercedes prépare sa W196 depuis des années. Elle a une ligne incroyablement
basse pour l’Ă©poque, grâce Ă son 8 cylindres en ligne, qui dĂ©veloppe 257
chevaux. Une carrosserie profilée développée spécialement pour les circuits
ultra-rapides comme Reims ou Monza lui permettra d’atteindre les 260 km/h.
La flèche d’argent est digne du passĂ© glorieux de la marque en course
automobile, elle sera excellente techniquement. En outre, elle sera pilotée
par Fangio, qui quitte Maserati. Ses équipiers, deux allemands, Karl Kling,
« le seigneur », 45 ans, et Hans Herrmann, qui a seulement 17 ans ne
parviendront jamais Ă sortir de son ombre.
Un constructeur anglais tente Ă©galement sa chance : Vanwall. Vanwall, c’est
Tony Vandervell, un patriote dont le but est de montrer que des voitures
anglaises peuvent faire leurs preuves en F1. Un châssis commandé à Cooper,
propulsĂ© par un « quadruple-monocylindre » de moto, la Vanwall est une
chrysallide. Elle deviendra papillon dans quelques annĂ©es, lorsqu’une sorte
de magicien viendra se pencher sur son berceau...
Pour finir, un nouveau constructeur italien fait son apparition. Gianni
Lancia prend en 1953 la dĂ©cision d’aligner des voitures en Grand-Prix. Il
part de rien, mais la Lancia D50 sera une voiture très travaillée : elle
sera propulsée par le premier V8 de la F1, et afin de gagner en maniabilité,
le carburant est stockĂ© sur les flancs, dans des rĂ©servoirs « pontons »
dĂ©tachĂ©s de la carrosserie. Lancia s’assure les services du performant
tandem Ascari-Villoresi et engage également Eugenio Castellotti, un jeune
milanais fortunĂ©, qui restera dans l’histoire automobile pour son talent,
mais aussi pour ses costumes sortant des plus grands tailleurs de Milan, une
incroyable collection de chaussures italiennes, et une petite amie au goût
des journalistes de l’Ă©poque.
Mais qu’en est-il des Ă©quipes qui nous sont devenus familières dans les
saisons passées ?
Ferrari est dans le doute. Ses voitures ont rĂ©putation d’invincibilitĂ©, mais
l’ingĂ©nieur Lampredi se sait dĂ©passĂ© en performances par les moteurs
Maserati, dont le manque de fiabilité est la seule faille. En outre, les
pilotes n’aiment pas la nouvelle tipo 553 « Squalo ». Farina dira Ă son sujet
qu’Ă son age, il n’a pas Ă rĂ©apprendre Ă conduire. Ferrari va tatonner,
hésiter, alignant tour à tour la 553 au châssis détesté, la 625, en réalité
une 500F2 gonflée au moteur dépassé et un compromis des deux, la 625/553,
composition de l’ancien châssis et du nouveau moteur, qui n’aura guère plus
de succès. Qui plus est, Enzo Ferrari est confronté à la fuite de ses
pilotes de pointe vers Mercedes ou Lancia. Il parviendra tout de mĂŞme Ă
garder Farina et Hawthorn. Il va récupérer Gonzalez et complètera son équipe
par le français Maurice Trintignant, « PĂ©toulet ».
Les temps deviennent durs pour les petits. Cooper et Connaught ne brilleront
pas particulièrement. Gordini a une situation financière de plus en plus
dĂ©licate. Le « sorcier » perd ses pilotes, il est Ă l’agonie.
Pour finir, Maserati alignera la magnifique 250F, considĂ©rĂ©e comme l’une des
plus belles F1 de l’histoire. C’est une voiture fragile, entièrement
nouvelle, dont le seul point commun avec l’A6GCM est d’avoir un moteur de
six cylindres en ligne, dĂ©veloppant 240 chevaux. C’est en rĂ©alitĂ© la seule
voiture du plateau à pouvoir espérer rivaliser avec Mercedes. Maserati ne
prĂ©voit pas d’engager de pilotes officiels. La 250F doit ĂŞtre exclusivement
vendue à des pilotes privés. Ainsi, Stirling Moss en achètera une,
l’exploitant merveilleusement. NĂ©anmoins, dĂ©but 54, suite Ă un accord
financier entre Maserati et l’automobile-club argentin, la firme au trident
engage Fangio en attendant que sa Mercedes soit prĂŞte, ainsi que son
compatriote Marimon.
Fangio va montrer d’entrĂ©e que les Ferrari ne sont plus intouchables. Il
gagne devant la Ferrari 625 de Hawthorn en Argentine, et devant celle de
Trintignant à Spa, où il a établi une pole plus rapide que son propre record
de 1951. A l’Ă©poque, il pilotait une Alfa 159 de près de 200 chevaux plus
puissante.
Puis arrivent Reims et les Mercedes. Fangio quitte comme prévu Maserati.
Farina s’est blessĂ© en essais Ă Monza, il est indisponible pour le reste de
la saison, et Ferrari ne trouve personne pour le remplacer. Les temps
changent... Comme le développement de la Lancia est bien long, Ascari et
Villoresi ont été prêtés à Maserati. La course sera une démonstration des
flèches d’argent. Les voitures de Fangio et Kling font la course en tĂŞte et
franchissent la ligne ensemble. L’argentin consolide encore sa place au
championnat avec cette nouvelle victoire, mais les Mercedes ont montré leurs
limites. A la fin de la course, il a plu, et les W196 ont paru nettement
moins Ă leur aise. Afin de rĂ©soudre le problème, la firme Ă l’Ă©toile
travaille à une version non profilée de sa voiture.
Mais cette version « roues dĂ©couvertes » n’est pas encore prĂŞte pour
Silverstone, et Mercedes n’y aligne donc que deux voitures carĂ©nĂ©es. Leur
tenue de route incertaine leur coûtera la victoire. Elles finissent à 1 et 3
tours, derrière les Ferrari 625/553 de Gonzalez et Hawthorn qui réalisent un
doublé inattendu, et la Maserati de Marimon.
Le malheureux argentin conquiert lĂ son dernier podium. Au Nurburgring,
alors qu’Ascari, dĂ©goĂ»tĂ© par le manque de fiabilitĂ© des 250F retourne dans
le giron de Lancia, Marimon se tue aux essais. C’est le premier accident
mortel en Grand-Prix de l’histoire du championnat. Les esprits sont marquĂ©s.
Gonzalez, choqué, ne parviendra pas à être compétitif et Villoresi déclare
forfait. Les Mercedes semblent alors en mesure de réaliser un triplé
historique à domicile. La consécration ? Pas encore. Certes, Fangio gagne
avec sa nouvelle W196 non profilée, mais devant une 625/553 partagée par
Gonzalez et Hawthorn, et la 625 de Trintigant, parti 7eme.
1954, c’est dĂ©finitivement l’annĂ©e Fangio. Il emporte le dernier Grand-Prix
de Suisse de l’histoire, pour lequel Stirling Moss a Ă©tĂ© intĂ©grĂ© Ă l’Ă©quipe
officielle Maserati afin de remplacer l’infortunĂ© Marimon. Puis la chance
lui permet de gagner également en Italie, privant Moss de sa première
victoire. En effet, la Maserati de l’anglais casse Ă 9 tours de la fin alors
qu’il dominait Fangio. C’est la dernière apparition en saison rĂ©gulière de
Gonzalez qui, blessé au Tourist Trophy, ne participera plus que
ponctuellement Ă des Grands-Prix.
La saison se termine en Espagne. La Lancia est enfin prĂŞte. Les essais sont
très disputés. La première ligne est occupée par quatre voitures de quatre
marques différentes : Lancia, qui fait la pole avec Ascari, Mercedes,
Ferrari et Maserati. Aucune des deux D50 ne terminera, la fiabilitĂ© n’est
pas encore au rendez-vous, et les Mercedes semblent mal s’adapter au
revĂŞtement grossier du circuit espagnol. C’est Hawthorn sur sa Squalo qui
gagne. Fangio n’est que troisième, mais il conquiert lĂ son deuxième titre.
Classement du championnat :
1er : Juan-Manuel Fangio (Maserati et Mercedes) : 42 points (57,5
marqués)
2eme : Froilan Gonzalez (Ferrari) : 25,5 points (26,5 marqués)
3eme : Mike Hawthorn (Ferrari) : 24,5 points
Seules deux courses ont Ă©chappĂ© Ă Fangio en 1954. Mais si l’on regarde de
près les résultats, il a marqué 17 points lors des deux premiers Grands-Prix
courus sur Maserati. Mercedes a fait preuve de bon sens en prĂŞtant le
champion argentin Ă la marque italienne en attendant la venue de la W196.
Sans ces 17 points, le champion aurait sans doute été Gonzalez. Dans les
mémoires de la Formule 1, le championnat 54 reste pourtant comme une
victoire de Mercedes...
L’annĂ©e prochaine, Maserati aura eu un an pour corriger les dĂ©fauts de
jeunesse de sa 250F. Lancia aura pu développer sa D50 et entend bien jouer
les troubles-fĂŞte. La pole d’Ascari en Espagne est chargĂ©e d’espoirs.
Ferrari prépare de son côté une évolution de la 553, la 555 Supersqualo.
La Mercedes, qui a montré des points faibles, sera-t-elle assez performante
pour contenir les voitures italiennes ?
A suivre...
Christian_F1