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Il était une fois...
... la saison 1966

A Zandvoort, le 24 juillet 1966, un vieillard s’apprĂŞte Ă  prendre le volant de la voiture en pole position du Grand-Prix des Pays-Bas. DĂ©marche voĂ»tĂ©e, canne, fausse barbe, tout y est. Mais ce simili-vieillard n’a que quarante ans, et il se bat pour ĂŞtre sacrĂ© une troisième fois champion du monde de Formule 1. Et si il y met de l’humour, c’est que c’est vers lui que se sont tournĂ©s les sarcasmes en dĂ©but de saison.

En effet, cette annĂ©e, le nouveau règlement entre en vigueur, avec une spectaculaire multiplication par deux de la cylindrĂ©e qui passe Ă  3 L. Le public et Ferrari sont largement favorables Ă  cette augmentation de cylindrĂ©e, mais les pilotes et les constructeurs anglais le sont moins. Les premiers redoutent une dĂ©gradation des conditions de sĂ©curitĂ© et un retour des sĂ©ries d’accidents mortels d’avant 1961, et les autres sont sans moteur suite au retrait de Climax. Seul BRM a un H16 Ă  l’Ă©tude.

Par consĂ©quent, la CSI dĂ©cide d’augmenter le poids limite des voitures Ă  500 kg, afin d’encourager les constructeurs Ă  dĂ©velopper des monoplaces plus rĂ©sistantes et plus sures, et elle autorise l’emploi de moteurs 1500 suralimentĂ©s, solution que personne ne choisira. En effet, l’obligation d’emploi d’essence du commerce, sans additifs, rend le handicap de cylindrĂ©e insurmontable.

La puissance accrue des moteurs va donner aux pneumatiques une importance déterminante. Mais si Firestone, Dunlop et Good-Year vont se concurrencer, la saison 1966 sera avant tout une lutte de motoriste.

Et dans cette bataille, Ferrari est en position de force avec son V12 Ă  60° 3,3 L de sport, qu’il est aisĂ© de ramener Ă  3L pour la F1 et qui dĂ©veloppera 360 chevaux. Et l’on peut a priori compter sur le talent de John Surtees. Mais on se souvient que les relations entre Bandini, Surtees et le directeur sportif Dragoni sont plus que tendues, ce qui n’empĂŞche pas Ferrari de rester archi-favori.

BRM dĂ©veloppe de son cĂ´tĂ© un H16 pour ses P83, toujours pilotĂ©es par Graham Hill et Jackie Stewart. Ce moteur se rĂ©vèle rapidement d’une complexitĂ© technique difficile Ă  gĂ©rer. En outre, il est trop lourd. Mais BRM persiste, car le H16, lorsqu’il sera prĂŞt, doit dĂ©velopper plus de 400 chevaux, avec un potentiel de plus de 600 ! En attendant on utilisera les anciennes P261 dotĂ©es d’un moteur de 1965 gonflĂ© Ă  2L.

Chapman, qui a su mener son Ă©curie Lotus au sommet en association avec Climax, est peut-ĂŞtre le constructeur le plus affectĂ© par le retrait du motoriste. Il a nouĂ© des contacts avec BRM en vue de la fourniture du H16, mais cette solution ne le satisfait pas. Il poursuit donc ses recherches, et au mois de mars, prend une dĂ©cision qui va bouleverser l’avenir de son Ă©quipe et de la F1. Il commande un moteur Ă  deux ingĂ©nieurs, Mike Costin et Keith Duckworth, qui s’illustrent en Formule Junior en prĂ©parant des moteurs Ford 1100 cm3. Costin et Duckworth misent tout sur la simplicitĂ©, la sobriĂ©tĂ©, la compacitĂ© et la lĂ©gèretĂ©. Avec un budget limitĂ©, ils livreront en 1967 le Ford-Cosworth V8 DFV, qui sera LE moteur de F1 du siècle.

Mais en 1966, Chapman va devoir utiliser le BRM, et en dĂ©but de saison, Clark et Arundell devront se contenter d’un V8 Climax rĂ©alĂ©sĂ©.

La situation de Cooper est diffĂ©rente. L’Ă©curie a Ă©tĂ© revendue au Chipstead Motor Group, qui dispose du Maserati V12, un descendant de celui de la 250F de Fangio en 1957. La rĂ©putation des moteurs Maserati donne Ă  Cooper des espoirs de renaissance. Mais ce V12 est volumineux, et la T81 de Jochen Rindt va se rĂ©vĂ©ler lourde et peu agile, tellement goulue en carburant qu’on la surnommera « Torrey Canyon ».

Honda, sans moteur, est forfait pour le dĂ©but de saison, et laisse Ginther courir pour Cooper. Nakamura travaille sur un V12 Ă  90° de 425 chevaux, qui va se rĂ©vĂ©ler aussi lourd que le BRM, pour une puissance exploitable infĂ©rieure et une consommation excessive.

Gurney a quittĂ© Brabham pour crĂ©er son Ă©curie. Il a fondĂ© en 1965 l’Ă©quipe All American Racers pour courir aux 500 miles d’Indianapolis sur une Lotus 38, et cette annĂ©e, il s’aligne en F1. Sa magnifique Eagle T1G est une Lotus 38 redessinĂ©e, et pour sa motorisation, il a gardĂ© des contacts avec des ingĂ©nieurs du temps oĂą il pilotait pour BRM. Il va donc hĂ©riter en cours de saison d’un projet d’Henry Weslake et Aubrey Woods rejetĂ© par BRM, un V12 Ă  48 soupapes.

Bruce McLaren fonde Ă©galement son Ă©curie. Sa M2B se caractĂ©rise par une coque en mallite, un matĂ©riau composite très coĂ»teux, mais d’une rigiditĂ© sans Ă©gale Ă  l’Ă©poque. Par contre ni le Ford V8 Indy, ni le Serenissima V8 GT conçu par Chiti, l’ancien ingĂ©nieur Ferrari, ne se montreront compĂ©titifs.

Suite au dĂ©part de Gurney, Jack Brabham a dĂ©cidĂ© de prolonger sa carrière de pilote, aux cotĂ©s de Hulme. Mais oĂą trouver un moteur ? Repco, une firme australienne avec laquelle Brabham est en rapport Ă©troit depuis des annĂ©es, lui propose un dĂ©rivĂ© direct d’un ancien V8 Ă  bloc aluminium que General Motors destinait Ă  des Buick de sĂ©rie. Sa puissance est faible, 285 chevaux seulement, mais sa sobriĂ©tĂ©, sa plage d’utilisation Ă©tendue, sa lĂ©gèretĂ© et sa simplicitĂ© peuvent compenser ce handicap. La BT19 et la BT20 sont de la mĂŞme façon construites en juxtaposant des pièces dĂ©jĂ  existantes, prises ici et lĂ . Le projet Brabham, vĂ©ritable promotion du recyclage, en a fait sourire plus d’un. Et pourtant...

La saison ne commence pas si bien que prĂ©vu pour Ferrari. A Monaco, Surtees doit s’incliner aux essais devant Clark qui pilote pourtant une Lotus 33 modèle 65, et ne peut rĂ©sister en course Ă  la BRM de Stewart qui remporte largement une course oĂą seulement quatre voitures terminent classĂ©es. Surtees est mĂ©content, car il aurait prĂ©fĂ©rĂ© conduire une 346 Ă  moteur Dino V6 2,4 L de Formule Tasmane, qui a Ă©tĂ© attribuĂ©e Ă  Bandini.

Mais l’anglais a sa revanche dès la course suivante, Ă  Spa. Les essais sont Ă©maillĂ©s d’incidents techniques chez presque toutes les Ă©quipes. Arundell avec son H16, et McLaren avec son Serenissima prĂ©fèrent d’ailleurs dĂ©clarer forfait pour la course. Le dĂ©part a lieu sur piste sèche, mais un violent orage au cours du premier tour provoque l’Ă©limination de 7 pilotes, dont Clark, Hulme et Hill. Stewart de retrouve avec une Ă©paule et des cĂ´tes cassĂ©es, bloquĂ© dans sa voiture retournĂ©e dans un fossĂ©, sa combinaison inondĂ©e d’essence. Le drame est Ă©vitĂ© grâce Ă  beaucoup de chance et l’intervention de Hill. Surtees remporte la course après une lutte acharnĂ©e avec Rindt, qui a failli s’imposer avant d’avoir des problèmes de transmission.

Mais le torchon brĂ»le dĂ©finitivement chez Ferrari, et Ă  la course suivante, Ă  Reims, Surtees est parti pour Cooper, remplacĂ© par l’anglais Mike Parkes. Les Ferrari sont en forme, Bandini est en pole de justesse, Surtees a failli avoir le plaisir de le devancer. Mais les deux pilotent abandonneront en course, c’est Brabham qui l’emporte finalement.

Certes, la victoire de Black Jack a été un peu chanceuse. Mais à Brands Hatch, où Stewart est de retour, ses deux voitures prennent les deux premières places de la grille, et elles réalisent un doublé en course, Brabham en tête. Mais les Ferrari étaient absentes, forfait en raison de grèves en Italie.

Elles sont de retour Ă  Zandvoort, mais sont complètement dominĂ©es aux essais par les australiennes qui prennent encore les deux premières places de la grille, le « vieillard » Jack Brabham en pole. Cette fois-ci, la voiture de Hulme ne tient pas la distance, et Brabham doit lutter fĂ©rocement contre Clark, qui mène la course 50 tours avant que son moteur ne se mette Ă  vibrer terriblement, mais l’australien l’emporte encore.

C’est une annĂ©e de transition pour Lotus, mais le talent de Clark est intact. L’Ă©cossais rĂ©alise la pole en Allemagne, oĂą des F2 courent mĂŞlĂ©es aux F1. On dĂ©couvre ainsi des noms qui rĂ©sonneront dans quelques annĂ©es au sommet : Matra, Jacky Ickx, Jean-Pierre Beltoise, Guy Ligier. Brabham gagne un Grand-Prix endeuillĂ© par l’accident de John Taylor, qui dĂ©cèdera Ă  l’hĂ´pital de Coblence un mois plus tard.

Après cette sĂ©rie victorieuse, seul Surtees peut encore thĂ©oriquement empĂŞcher Brabham de devenir champion. A Monza, oĂą Honda aligne pour la première fois sa RA273, qui sortira très violemment dans la Curva Grande après s’ĂŞtre honorablement comportĂ©e, on assiste Ă  un triomphe Ferrari. La Scuderia aligne trois voitures et un nouveau V12 Ă  3 soupapes par cylindre, et Scarfiotti et Parkes rĂ©alisent un doublĂ©. Brabham a abandonnĂ© sur fuite d’huile, mais l’abandon de Surtees sacre dĂ©finitivement l’australien pour la troisième fois.

La fin de saison prend un visage diffĂ©rent. A Watkins Glenn, on assiste Ă  une montĂ©e en puissance des Cooper-Maserati, et Ă  une victoire heureuse de Clark, qui, alors qu’il est quatrième, profite successivement d’un tĂŞte Ă  queue de Surtees et des abandons de Bandini et de Brabham pour imposer sa Lotus 43 et le H16 BRM devant trois Cooper. Brabham est sacrĂ© champion constructeur.

Cooper va confirmer au Mexique, oĂą, comme l’annĂ©e dernière, c’est la Honda de Ginther qui prend le dĂ©part en tĂŞte. Mais cette fois-ci, Brabham, puis Rindt, vont prendre le meilleur sur lui. Mais c’est Surtees qui va finalement gagner le dernier Grand-Prix de la saison.

RĂ©sultats des championnats :

Pilotes :

 1er : Jack Brabham (Brabham-Repco) : 42 points (45 marquĂ©s)
 2eme : John Surtees (Ferrari et Cooper-Maserati) : 28 points
 3eme : Jochen Rindt (Cooper-Maserati) : 22 points (24 marquĂ©s).

Constructeurs :

 1er : Brabham-Repco : 42 points (49 marquĂ©s)
 2eme : Ferrari : 31 points (32 marquĂ©s)
 3eme : Cooper-Maserati : 30 points (35 marquĂ©s)

La simplicitĂ© et la fiabilitĂ© des choix de Brabham, son pragmatisme, ont grandement rĂ©ussi Ă  l’australien cette annĂ©e. Mais il a Ă©galement profitĂ© des dĂ©boires de Ferrari et de ceux de BRM avec son puissant H16. Quand la concurrence aura pris ses marques, et quand Lotus disposera du Cosworth tant attendu, l’australien pourra-t-il encore gagner de la sorte ?

A suivre...

Christian_F1



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