Il était une fois...
... la saison 1977
Niki Lauda, le miraculé de 1976, a finalement vu le titre lui échapper d’un souffle, après le plus extraordinaire retour de l’histoire de la F1. Mais ses relations avec l’ingénieur Forghieri se sont détériorées, Lauda a été tenu écarté du programme d’essais d’intersaison, et la 312T2 est alignée pratiquement sans aucune modification. Mais ce qui est encore moins du goût de Lauda, c’est le remplacement de son coéquipier Regazzoni, qui part chez Ensign, par Reutemann. Dans ces conditions, va-t-il pouvoir prendre sa revanche ?
Cela risque d’être d’autant plus difficile que Colin Chapman aligne enfin sa Lotus 78 à effet de sol pour Andretti et Nilsson. La première des « wing cars » semble avoir un fort potentiel : Andretti dit d’elle qu’elle semble peinte sur la route.
Brabham engage John Watson, libéré par le retrait de Penske, pour remplacer Reutemann, et conserve le très bon Carlos Pace. Mais le jeu des chaises musicales ne s’arrête pas là . Jody Scheckter, qui n’aime pas la « 6-roues », quitte Tyrrell pour la nouvelle équipe de Walter Wolf, un autrichien qui a fait fortune dans le pétrole. Après une courte collaboration avec Williams en 1976, Wolf a racheté Hesketh et engagé le talentueux Harry Postlewaithe qui lui dessine la WR1.
Tyrrell donne son baquet vacant à Peterson, recruté chez March, qui devient donc le coéquipier de Depailler au volant des P34 modifiées. Surtees, par contre, après une saison 76 catastrophique, ne peut retenir Pescarolo et Jones, et engage Brambilla, qui sera assisté par des pilotes payants. March fait appel à Ian Scheckter et Alex Ribeiro, et Shadow, de plus en plus mal en point depuis la perte de son sponsor et de Tony Southgate, adjoint Renro Zorzi à Tom Pryce.
Finalement, les seules équipes qui jouent la continuité sont McLaren avec Hunt et Mass, qui débutent la saison sur les anciennes M23 en attendant les M26, Coppersuccar qui conserve Fittipaldi et Hoffman, et Ligier, qui confie la nouvelle JS7 à Jacques Laffite.
La M23 est encore très rapide : Hunt réalise la première pole de la saison à son volant, en Argentine, et même si Watson prend un meilleur départ, il reprend la tête au 11eme tour. Alors que Lauda est en retrait et devra abandonner, Hunt, puis Watson souffrent de problèmes mécaniques, et après un tête à queue de Mass, c’est Pace qui se retrouve en tête. Mais derrière lui, Andretti vient de se faire passer par la Wolf de Scheckter, qui est parti 11eme et se retrouve 2eme. Soudain, Pace a des problèmes d’échappement et doit ralentir, et Scheckter impose sa Wolf pour la première participation de l’écurie ! Les Ferrari ont eu un week-end difficile, et pour sa première sortie, la Lotus 78 a un peu déçu : Andretti n’est que 4eme.
Mais aux essais du Brésil, la 312T2 de Reutemann se comporte soudain beaucoup mieux. C’est l’effet d’un nouvel aileron arrière, dont il n’existe qu’un exemplaire, et dont Lauda, furieux, est délibérément privé. Il ne se qualifie que 13eme, alors que Reutemann est en première ligne, juste derrière Hunt. Et si l’autrichien termine finalement 3eme, la victoire va à son coéquipier qui a profité d’une faute de Pace et de la dégradation rapide des pneus de Hunt.
Mais Lauda n’est pas revenu de si loin pour s’en laisser compter. A Kyalami, alors que Hunt est à nouveau en pole, il suffit de 7 tours à l’autrichien pour prendre la tête. Pendant qu’il prend de l’avance, Scheckter passe également la McLaren qui a du mal à tenir le rythme. Mais au 21eme tour, la Shadow de Zorzi s’arrête, victime d’un début d’incendie, et c’est le drame : 2 commissaires traversent la piste pour éteindre les flammes, juste au moment où Stuck et Pryce arrivent. Stuck parvient à éviter les 2 hommes de justesse, mais Pryce heurte l’un des commissaires, qui est tué sur le coup. L’extincteur que portait le malheureux blesse mortellement Pryce à la tête, et la Shadow, qui continue sur sa lancée, vient couper en deux la Ligier de Laffite, qui en réchappe miraculeusement indemne.
La voiture de Lauda a été endommagée par des débris. Imaginons ce qui peut se passer dans sa tête, lui qui 7 mois plus tôt était victime d’un terrible accident en course. Pourtant il parvient, à force de talent et de courage, à résister à la Wolf de Scheckter et à gagner. Oui, comme le titre l’équipe, ce 5 mars 1977, on a vraiment assisté au retour du grand Lauda.
2 semaines plus tard, Carlos Pace se tue à son tour en prenant des leçons de pilotage d’avion. Il est remplacé par Stuck chez Brabham, et Shadow a engagé Jones à la place de Pryce. Lauda, lui, est en forme. Il réalise la pole à Long Beach, devant Andretti et Scheckter, et les trois hommes vont se battre toute la course. Le sud-africain, gêné par une crevaison lente, finit 3eme et Andretti donne sa première victoire à la Lotus 78, talonné par Lauda, qui remonte en tête du championnat à égalité avec Scheckter.
Chez Lotus, on commence à découvrir le mode d’emploi de la Lotus 78. A Jarama, Andretti écrase la course et l’emporte facilement. La prestation de la 78 a été très convaincante, même si l’américain a profité de la casse du moteur de la nouvelle M26 de Hunt, et de l’absence de Lauda, dont l’une des côtes qu’il s’était cassé au Nurburgring s’est rompue à nouveau sous l’effet des vibrations au warm-up. Laffite a réalisé un week-end étonnant : 2eme aux essais, il a dû s’arrêter aux stands de façon imprévue en course, est reparti 19eme, mais a pu remonter à la 7eme place !
Mais la Wolf n’est pas loin : Scheckter a terminé 3eme en Espagne, et à Monaco, où Ricardo Patrese court le 1er de ses 257 Grands-Prix, il donne sa 100eme victoire à Cosworth, devant les 2 Ferrari. Lauda a pris du retard au championnat. Il doit se refaire. Mais aux essais de Zolder, il n’est que 11eme, alors qu’Andretti est en pole et Scheckter 4eme. Le départ a lieu sur piste humide, et au premier tour, Andretti heurte Watson, provoquant un tête à queue de son coéquipier Nilsson, et c’est Scheckter qui est en tête. Mais Lauda va bien mieux gérer les conditions de piste changeantes, et il mène finalement la course, alors que la Wolf abandonne sur problème de pression d’huile. Mais la Lotus 78 s’illustre à nouveau : Nilsson, qui est reparti 8eme, après un arrêt de plus de 2 minutes aux stands à cause d’un écrou bloqué, remonte de façon spectaculaire, passe Lauda et gagne.
On croit d’ailleurs qu’Andretti va aussitôt donner une nouvelle victoire à la Lotus 78 à Anderstop. Ni Scheckter ni Lauda ne termine, et le pilote Lotus, après avoir dominé la course, gère son avance sur Laffite, parti 8eme. Mais surprise ! A trois tours de la fin, Andretti doit ravitailler pour pouvoir terminer, et le français donne sa première victoire à Ligier.
Ce n’est que partie remise. A Dijon, où Patrick Tambay fait ses débuts sur une Surtees, Andretti gagne devant Watson et Hunt, alors que ses rivaux sont aux à nouveau aux abonnés absents : Scheckter s’est accroché avec Regazzoni, et Lauda n’est que 5eme.
Sur la grille de départ de Silverstone, on remarque 2 nouveaux noms, et pas des moindres. A la 9eme place, sur une McLaren M23, un canadien de 27 ans qui a montré un talent à l’état pur outre atlantique avant d’être remarqué par James Hunt : Gilles Villeneuve. Il terminera 11eme, performance honorable au volant de sa voiture désormais dépassée. Et à la 21eme place, Jabouille pilote la Renault Sport RS01 qui fait sa première apparition, propulsée par un moteur de 1500cm3, compressé par un turbo, une révolution. Sa mise au point sera difficile, mais les premiers tours de roue en Grand-Prix de la RS01 sont le début d’une grande histoire.
A Silverstone, donc, Hunt fait la pole sur sa M26 et gagne sans problème. Lauda termine 2eme et réalise une excellente opération puisque Andretti et Scheckter sont tous deux victimes de leur moteur. Après une série de courses favorables à Andretti, c’est à Lauda que le destin va sourire.
A Hockenheim il gagne devant Scheckter qui n’a pas pu lui résister longtemps. En Autriche, dans des conditions de piste délicates, il laisse Alan Jones réaliser une étonnante performance sur sa Shadow en gagnant alors qu’il n’est parti que 14eme, et engrange sagement les points de la deuxième place alors qu’Andretti et Scheckter ont abandonné tous les deux. Et à Zandvoort, l’américain s’accroche avec Hunt avec qui il se bat pour la première place, Laffite hérite de la tête, mais Lauda parvient à le passer, et gagne sous la pression continuelle de la Ligier. Scheckter, 3eme, est à 1 tour !
Par conséquent, à Monza, Ferrari est d’ores et déjà champion constructeur pour la 3eme fois d’affilée. Lauda ne termine que deuxième derrière Andretti, mais il est quasiment assuré du titre mondial. D’ailleurs, à Watkins Glen, alors que Hunt l’emporte, il gère sa course, et sa 4eme place lui suffit à acquérir son deuxième titre mondial.
Mal aimé, critiqué, parfois défavorisé, Lauda se sent de plus en plus mal dans la Scuderia. Il ne cache plus qu’il désire partir chez Brabham en 1978, et Ferrari noue aussitôt des contacts en vue d’engager Villeneuve. La crise éclate à la veille du Grand-Prix du Canada. Le chef mécanicien de Lauda, qui a annoncé son intention de le suivre chez Brabham, est licencié, et l’autrichien déclare aussitôt qu’il quitte l’équipe en signe de protestation. Villeneuve rejoint alors Ferrari devant son public. La course ne lui sera guère favorable, puisqu’il va sortir de la piste en glissant, comme Brambilla et Patrese, sur l’huile du Cosworth d’Andretti qui a explosé, mais c’est une grande histoire d’amour qui commence, tandis que Scheckter l’emporte.
Hunt, combatif, s’est encore montré à son avantage au Canada, en luttant à armes égales avec Andretti, avant de s’accrocher avec son coéquipier. Au Mont-Fuji, il parvient à clore victorieusement sa saison, au terme d’une course endeuillée par un accident impliquant Villeneuve et Peterson, dans lequel un commissaire et un photographe ont trouvé la mort.
Résultats des Championnats :
Pilotes :
1er - Niki Lauda (Ferrari) : 72 points
2eme - Jody Scheckter (Wolf-Ford) : 55 points
3eme - Mario Andretti (Lotus-Ford) : 47 points.
Constructeurs :
1er - Ferrari : 95 points (97 marqués)
2eme - Lotus-Ford : 62 points
3eme - McLaren-Ford : 60 points.
Lauda, même si il a géré ses courses, même si il n’en a gagné que 3 comme Hunt et Scheckter contre 4 pour Andretti, a réussi un retour étonnant. Il a acquis son titre à la force du poignet, dans des conditions difficiles, tant sportives, que personnelles et techniques.
Mais la Lotus 78, si elle s’est montrée d’une fiabilité parfois douteuse, apparaît comme l’arme anti-Ferrari. Alors que les Tyrrell ont perdu de leur superbe, que les McLaren et les Wolf n’ont pas été suffisamment régulières, les voitures noires et or ont remporté 5 Grands-Prix cette saison. Chez Ferrari, il devient urgent de faire évoluer la 312T2, car elle commence à montrer ses limites.
A suivre...
Christian_F1